BABY FACE SE TRANSFORMANT EN JAGUAR

OLMÈQUE – Mexique

1200 - 800 AV. J.-C.

Hauteur : 23,5 cm - Longueur : 25 cm – Largeur : 15,6 cm

Terre cuite creuse brune beige avec couche légère de kaolin et traces d'oxyde de manganèse

Provenance

Ancienne collection Yvon Collet depuis 1968

 

Ce Baby Face est une splendeur de l’art olmèque, un modèle de dextérité et d’expressivité. Incontestablement l’un des plus beaux exemples du genre. Bien conservé, il compte parmi les œuvres les plus anciennes de la Mésoamérique et rappelle que l’une des premières grandes traditions céramiques de cette immense aire culturelle fut olmèque.

Le corpus artistique des Baby Faces, auquel ce personnage appartient, regroupe des figures en terre cuite creuse, d’allure juvénile, affichant des traits zoomorphes empruntés au grand jaguar, laissant penser qu’ils opèrent une transformation.

Au sein de cet ensemble, cette pièce se distingue notamment par sa position semi allongée, une représentation rare qui accentue l’impression de métamorphose. La plupart des Baby Faces sont en eet modelés assis, en position frontale et très peu nombreux sont ceux qui dérogent à cette convention. Il pourrait s’agir ici de la représentation d’un chaman au cours de la première étape de sa transformation et de l’évocation de l’osmose mentale s’opérant entre l’âme de l’homme et l’âme du jaguar au cours des transes rituelles.

La dynamique et la tension qui émanent de cette composition sont frappantes. Prenant appui, sur ses bras dodus et tendus, les mains posées au sol, notre personnage relève le torse et dresse sa tête avec une grande vigueur, tel le bébé cherchant à se mettre à quatre pattes pour se mouvoir et quitter sa condition première pour s’élever autant physiquement que spirituellement.

Son crâne ovale présente un profil allongé et fortement aplati au niveau de la nuque qui signale une déformation rituelle, une caractéristique visible sur la plupart des œuvres anthropomorphes de facture olmèque. On suppose cette pratique ancestrale réservée aux membres de l’élite qui manifestaient ainsi leur noble statut. Seule la partie gauche du crâne semble recouverte de cheveux, que l’on devine d’après les gravures concentriques visibles sur le dessus et à l’arrière.

Le visage est également caractéristique des Baby Faces. On observe que ces traits ne sont pas enfantins, encore moins poupins mais un amalgame de traits adultes et de traits zoomorphes évoquant le jaguar, figure mythique de premier plan de la religion olmèque et figure centrale de son iconographie.

Les arcades sourcilières fortement arquées rejoignent la racine du nez en formant un V énergique et expressif. Les yeux se résument à deux longues fentes à peine entrouvertes, percés en leur centre, en lieu et place des pupilles. Ses yeux bridés sont, au-delà de la référence au félin, l’une des conséquences de la modification intentionnelle du crâne ainsi que l’une des manifestations de l’état de transe dans lequel se trouve le personnage. Le nez, légèrement busqué, est foré au niveau des narines. Il surplombe une belle bouche charnue dont la moue particulière évoque la gueule du fauve lorsqu’il retrousse ses babines. La lèvre supérieure est ainsi fortement relevée dé­ voilant la gencive supérieure et deux dents centrales, tandis que la lèvre inférieure est ourlée et projetée en avant. À noter également, les joues sont pleines, le menton rond, le cou large et les oreilles longilignes avec les lobes percés.

L’observation du dos de l’œuvre permet d’apprécier l’élongation de la tête, fortement aplanie à l’arrière, ainsi que la forme bombée de l’occiput que d’aucuns considèrent comme l’évocation du grain de maïs sacré, faisant du corps de l’homme une sorte de métaphore symbolique et cosmologique. Le torse court et potelé se prolonge par un large fessier rebondi. Les jambes charnues en forme de poire reposent en équilibre sur les genoux, et les tibias et les pieds sont main­ tenus en l’air dans une position qui contribue à la tension générale de cette très belle œuvre. Les pieds, semblables à ceux d’un nouveau­né, sont menus avec la plante légè­ rement concave.

On remarquera que l’artiste a pris soin de marquer le pli des fesses par une rainure superficielle, ce qui pourrait sembler un détail mais révèle en réalité l’attention portée à cette œuvre, dont la partie arrière reprend avec fidélité les formes rondes et potelées d’un bébé et la partie avant représente un adulte se transformant en jaguar, dans une composition extrêmement étudiée.

Les mains du personnage ont reçu un traitement fort intéressant. À bien y regarder, il apparaît que l’artiste a cherché à leur donner l’aspect de pattes de jaguar, avec ses coussinets caractéristiques destinés à protéger les gries. Nous sommes donc bien face à la représentation éloquente d’une métamorphose d’ordre chamanique, dans laquelle la figure de l’enfant renvoie à la naissance et au renouvellement.

À noter : présence d’une tache de brûlure de cuisson sur l’extérieure de l’avant­bras droit, ainsi qu’à l’arrière du pied gauche.