BABY FACE

OLMÈQUE – Mexique

900 – 400 AV. J.-C.

  • Hauteur : 23.3 cm
  • Largeur : 17.8 cm
  • Epaisseur : 9,3 cm

Terre cuite creuse beige recouverte d’une fine couche de Kaolin avec restes de peinture rouge

Ce personnage est un exemple rare et magnifique de la statuaire anthropomorphe olmèque, dans son versant céramique. Sa belle couleur brun-crème, ses traits stylisés, la dynamique de sa posture en croix et la qualité générale du modelage et du polissage en font une œuvre de haute facture profondément originale. Derrière son apparente simplicité, il aura fallu tout le talent d’un céramiste accompli et une parfaite maîtrise du travail de l’argile pour lui insuffler une telle énergie et une telle tension. Il s’agit donc assurément d’une œuvre cérémonielle, hautement symbolique, ayant appartenu à un dignitaire.
 
Ce type de terres cuites ont été retrouvées en différents endroits du Mexique, aussi bien dans la vallée de Mexico que dans les États du Guerrero, de Puebla et du Morelos (site de Las Bocas, Tlapacoya, Tlatilco) et sur la Côte du Golfe, considéré comme l’épicentre de la culture olmèque. Cela étant, ces céramiques sont plus fréquentes sur les hauts plateaux centraux que sur les basses terres littorales du fait du climat plus sec ayant permis une meilleure conservation de l’argile. Bien que discrète dans les zones centrales et occidentales, la filiation avec l’art du peuple olmèque, tel qu’on peut le trouver sur la côte du Golfe, ne fait aucun doute. 
 
Le personnage ci-dessus appartient plus spécifiquement au corpus des Baby Faces, représentant des bébés nus, asexués et dodus, le plus souvent assis, dont le visage poupin affiche toutefois des traits adultes et une moue boudeuse, et très souvent des caractéristiques singulières évoquant le jaguar.
 
D’une grande vitalité, ce bébé repose sur son fessier. Ses jambes sont grandes ouvertes et ses bras, plus longs que ces dernières d’ailleurs, sont tendus à l’horizontale, avec les mains relevées, une posture singulière donnant le sentiment qu’il cherche son équilibre ou bien qu’il cherche à s’envoler. Il porte sur la tête un casque de protection, rehaussé de traces de peinture rouge, assorti d’une pointe sur le devant et surmonté d’une calotte striée, un détail rare par comparaison avec d’autres Baby Face qui n’arborent aucun accessoire vestimentaire.
 
Cette coiffe dissimule une déformation ayant pour conséquence d’aplatir le front et d’allonger la boîte crânienne. On sait aujourd’hui que cet acte intentionnel était d’ordre rituel, se pratiquait dès la naissance lorsque l’ossature était encore malléable, et avait probablement une fonction sociale. Il permettait en effet de distinguer les membres de l’élite et de les anoblir en donnant à leur tête la forme d’un épi de maïs, symbole de fertilité et d’abondance, élevé au rang de divinité tant cette plante était vitale pour la survie des populations.
 
Modelé avec soin, le visage aux belles joues pleines est animé par deux yeux fendus et arqués, gravés avec une grande précision, donnant à cet enfant un air vaguement asiatique. Flanqué de longues oreilles saillantes au lobe percé, il présente un nez fort et retroussé surplombant une bouche grande ouverte, dont la lèvre supérieure fortement relevée et la lèvre inférieure bombée évoquent irrésistiblement le bec d’un oisillon cherchant à émettre un son. 
 
La forme de la bouche et des yeux est également une référence au jaguar, thème privilégié de l’iconographie religieuse olmèque. Si la stylisation des traits est ici poussée, la référence au prédateur est une constante chez les Baby Faces qui amalgament subtilement traits humains et traits félins, au point que l’une des interprétations à leur sujet les désignent comme les descendants du félin, issus de l’union de ce dernier avec une femme, voire comme les différentes versions d’un même être surnaturel, ce qui explique leur apparente uniformité derrière leur individualité.
 
À moins que ces traits particuliers ne soient la traduction plastique de difformités congénitales, une autre hypothèse qui suggère que ces « défauts » pouvaient être vus comme l’expression de pouvoirs magiques. On sait en effet qu’en Mésoamérique les bossus et les nains, notamment, étaient considérés comme des êtres à part et puissants, du fait de leur étrangeté.
Au-delà des diverses théories qui ont cours à leur sujet, les Baby Faces semblent intimement liés au concept de fertilité et de renaissance. On suppose qu’ils remplissaient une fonction religieuse et que peuple olmèque, première société complexe de Mésoamérique, basée sur l’agriculture, voyait en ces enfants des symboles de régénération, et les utilisait dans le cadre de rites agraires pour invoquer la pluie et s’assurer des récoltes abondantes. 
 
Au-delà du visage, qui concentre l’attention, le corps est compact et ramassé, avec cette monumentalité, y compris à l’échelle des personnages de petite taille, qui caractérise nombre de sculptures olmèques. On retrouve d’une manière générale les formes potelées propres aux nouveau-nés. 
 
Les bras en forme de bulbe font écho aux jambes, elles aussi courtes, épaisses et coniques. Les mains et les pieds ne sont pas clairement figurées. La taille, très haute, est étroite. Le ventre juvénile porte quant à lui un trou d’évent à la place du nombril, permettant à la vapeur d’eau de s’échapper lors de la cuisson et évitant ainsi que l’argile n’éclate sous la pression. À noter : présence de trois autres trous sur les côtés, sous les bras, et sur la nuque.