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Bouteille cérémonielle
représentant un condor des Andes
Prix sur demande
Mochica – Pérou / 100 – 450 après J.-C.
Hauteur : 20 cm – Largeur : 12,5 cm – Épaisseur : 16,4 cm
Matière : terre cuite creuse à engobe beige et rouge orangé, avec traces d’oxyde de manganèse.
Provenances : ancienne ccollection Jean Lions depuis les années 1960’s ; ancienne collection Cottier, Genève, Suisse, depuis les années 1970 ; ancienne collection Joseph A. Maiman, Israël ; collection Galerie Mermoz depuis 2023.
Publication : WOLOSZYN J.Z., ROSENZWEIG A., (2008), Offerings for the Afterlife. Peruvian Pottery and Artifacts
from the Maiman Collection, p.82-83.
Cette bouteille sculpturale représente un condor, l’oiseau-roi de la cordillère des Andes formant, avec le jaguar et le serpent, la triade mythique associée aux trois royaumes cosmiques : le ciel (Hanan Pacha), la terre (Kay Pacha) et le monde souterrain (Uku Pacha).
Reconnaissable à sa collerette de plumes blanches, à la caroncule située sous son cou, à son bec crochu et à son étrange crête charnue en forme de peigne, ce majestueux rapace était considéré comme hautement sacré par les anciens peuples d’Amérique latine et le simple fait qu’il soit ici représenté suffit à témoigner de la valeur cérémonielle de cette œuvre.
Dotée d’une anse en forme de pont surmontée d’un long goulot, appelée « anse-goulot en étrier », cette pièce remarquable est l’œuvre de la culture Mochica, dite aussi Moche, qui a produit des céramiques à usage religieux, très appréciées pour leur originalité, leur naturalisme et leur polychromie. Une sophistication qui atteste de la grandeur du peuple Moche, qui a prospéré durant près de sept siècles sur la côte septentrionale du Pérou et a su transformer cette étroite bande désertique, où l’eau était aussi rare et précieuse que l’or, en une oasis agricole grâce à des travaux hydrauliques d’ampleur.
Réalisée par un maître-potier, cette bouteille a vraisemblablement appartenu à un dignitaire, auprès duquel elle aura été enterrée en guise d’offrande, dans le but de protéger ce dernier dans son périlleux voyage vers l’au-delà et d’étancher symboliquement sa soif. Cet enfouissement prolongé est confirmé par les traces d’oxyde de manganèse qu’elle comporte.
Porteur d’une connotation à la fois obscure et lumineuse, le condor était une espèce primordiale dans la cosmogonie andine. En tant qu’oiseau des cimes, capable de planer pendant des heures à de hautes altitudes, il était naturellement l’ambassadeur du monde céleste vers lequel il transportait les âmes de certains défunts et les messages des hommes. En tant qu’animal nécrophage, il entretenait également un lien étroit avec le monde souterrain, celui de l’ombre et de la mort. Mais son régime alimentaire lui a conféré un rôle moins sombre qu’il n’y parait, car en débarrassant la terre et les hommes des carcasses et autres déchets, il était considéré comme un animal vertueux.
Sa puissante et profonde signification symbolique est attestée par la multitude de supports sur lesquels on le retrouve, sous forme naturaliste ou anthropomorphisée, souvent associé aux dignitaires et aux scènes de sacrifice rituel, et ce, dans toutes les cultures andines préhispaniques. Il apparaît ainsi sur des textiles, des céramiques peintes, sous forme de bouteilles sculpturales, sur des parures d’oreilles, des ornements de coiffes ou encore des tumis, ces larges couteaux cérémoniels typiques de l’ancien Pérou.
Crédits : Photographies Frédéric Dehaen, Studio Asselberghs, Bruxelles.
Sur le plan formel, ce condor est très réaliste, ce qui témoigne d’un grand sens de l’observation chez l’artiste et de l’habileté de ses mains. Représenté debout sur des pattes courtes, comportant trois serres imposantes et un talon étiré, il est massif et trapu, avec un poitrail volumineux et bombé.
Ses grandes ailes larges et épaisses, indispensables pour supporter son poids et la pression de l’air, sont bien définies et repliées. La partie supérieure est orangée tandis que la partie inférieure est beige, en référence aux plumes plus claires qu’elles comportent sur le dessus et qui contrastent avec un plumage majoritairement noir-brun. Elles se croisent joliment à l’arrière de l’œuvre, laissant imaginer leur envergure impressionnante, une fois déployées, et cachent la longue queue droite qui assure également la stabilité du rapace en vol.
Le cou est dissimulé par un gros anneau de couleur crème représentant le duvet qui lui sert de protection. À l’avant, une protubérance semblable à une grosse goutte identifie la peau dénudée qui pend sous le bec, nommée caroncule. La tête est de belle ampleur et bien détaillée. L’artiste a indiqué par de fines rainures les plis de peau caractéristiques du crâne dénudé. Les arcades sourcilières, en relief, surmontent des yeux ronds et globuleux, dotés, dans la réalité, d’une vue perçante. Le bec est ouvert et crochu avec d’épaisses mandibules, idéales pour venir à bout des carcasses dont l’oiseau se nourrit. Sur le dessus, l’artiste a modelé la crête de chair, en forme de demi-lune, qui caractérise les condors mâles, et l’a décorée de pois clairs qui donnent une patte graphique à cette œuvre.
L’anse-goulot accrochée au dos de l’animal est harmonieuse. Elle est parfaitement proportionnée, la hauteur du goulot correspondant à la hauteur de l’anse. L’anse en elle-même est constituée de deux arceaux coudés et le goulot central est droit. L’ensemble apparaît légèrement incliné vers l’arrière en raison de la courbure du dos. « L’anse-goulot en étrier », appelée ainsi en raison de sa ressemblance avec l’équipement des cavaliers, est caractéristique des vases et bouteilles antiques des Andes et du Pérou en particulier. Elle semble être propre aux exemplaires appartenant au répertoire rituel, leur découverte ayant été faite dans des contextes funéraires (sépultures de dignitaires) et non domestiques.
Il est évident qu’elle fait partie intégrante de l’œuvre, sa forme et sa position semblant toujours étudiées pour assurer le meilleur résultat visuel. D’un point de vue fonctionnel, elle servait sans doute à transporter à la main le récipient, évitant au liquide qu’il contenait, sans doute de la chicha, de s’évaporer trop vite sous l’effet d’une chaleur écrasante. Toutefois, l’iconographie Mochica montre que les vases étaient portés de différentes façons, en bandoulière ou maintenus à la taille.



Crédits : Shutterstock.
Le condor, un oiseau qui traverse les Pachas et transforme la mort.
Le condor des Andes appartient à la grande famille des vautours du Nouveau Monde (Cathartidés) et compte parmi les oiseaux les plus anciens et les plus grands existant sur Terre. Il habite la cordillère des Andes dont il tutoie les sommets, mais certaines colonies sont également présentes le long des côtes péruviennes et chiliennes. Le mot qui le désigne en langue quechua est kuntur, et en langue aymara, on l’appelle mallku, signifiant « prince » ou « chef », un nom également attribué à l’esprit divin protecteur des montagnes.
L’imagerie des cultures andines témoigne d’un intérêt constant et très ancien pour les grands rapaces, associés à l’au-delà céleste et au pouvoir royal. Des preuves du culte qui était voué au condor en particulier ont été trouvées sur le centre cérémoniel formatif de Chavín de Huántar (env. 1500-300 avant J.-C.), qui a livré notamment un important monolithe représentant une tête de condor et plusieurs linteaux gravés représentant le rapace de façon stylisée ainsi que sous la forme d’une divinité universelle et primordiale, aux attributs d’un oiseau, d’un félin et d’un serpent. Récemment, un corridor vieux de 3000 ans a été mis au jour dans les ruines du temple, où se trouvaient deux bols cérémoniels en pierre dont l’un représente un condor, une preuve supplémentaire de son caractère sacré.
Les recherches archéologiques ont permis de remonter encore plus loin et de constater la présence du condor sur un textile datant d’il y a plus de 4000 ans (2500-2000 av. J.-C.), découvert sur le site de la Huaca Prieta, qui fait partie du complexe archéologique d’El Brujo. Bien que le fragment soit très abîmé, le dessin a pu être reconstitué, offrant l’image d’un condor aux ailes déployées, avec un serpent lové à l’intérieur, représentant vraisemblablement l’union des différents plans cosmiques.
Plus récemment, la culture Paracas (env. 700 av. – 200 ap. J.-C.) a également produit des textiles qui attestent de l’implication du condor dans la vie rituelle et religieuse. Un manteau funéraire appartenant à une momie retrouvée dans la nécropole de Paracas est un magnifique exemple. Il est recouvert de motifs brodés représentant un personnage doté de grandes ailes déployées semblables à celles du condor. Ce décor laisse penser que des cérémonies avaient lieu, impliquant des costumes aviaires, d’autant qu’une panoplie d’accessoires a été effectivement retrouvée dans des sépultures (tuniques à franges, ornements de coiffe, sceptres, etc.). Il est toutefois possible que ce décor représente une entité fantastique surnaturelle, un défunt effectuant le voyage vers l’au-delà en fusionnant avec le condor pour ensuite ressusciter, ou bien un rituel de métamorphose au cours duquel un chaman s’allie spirituellement à un puissant alter ego du monde animal pour explorer le cosmos. Dans tous les cas, le condor aurait eu un rôle de passeur et de messager essentiel, lui seul pouvant accéder au Hanan Pacha, le monde supérieur, demeure des dieux et des valeureux ancêtres, hors de portée des humains.
D’ailleurs, l’importance accordée à ce seigneur du ciel n’est pas étrangère à sa virtuosité aérienne. Pourvu d’ailes immenses, allant jusqu’à trois mètres d’envergure, le condor est capable d’évoluer des heures durant sans se fatiguer, en planant sur les courants d’air chauds ascendants, à des altitudes impressionnantes. La majesté de ce « voilier », dansant avec le soleil comme s’il cherchait à l’honorer, a dû impressionner les populations humaines, qui, probablement, admiraient autant qu’elles redoutaient cet oiseau monstrueux par la taille et par ses pratiques alimentaires.
Le fait que le condor soit nécrophage a également nourri son symbolisme ambivalent. Dans un monde magico-religieux obsédé par la mort et l’au-delà, voir cet animal dévorer et engloutir cadavres et carcasses a dû fortement raisonner. Cette caractéristique macabre explique la présence fréquente de l’oiseau dans des scènes ayant trait à la guerre et à la mort et à certains épisodes mythiques, notamment dans le cadre de sacrifices, parfois sous la forme d’êtres humains aux attributs du rapace.
Cela dit, les spécialistes s’entendent sur le fait que ce rapport à la mort du condor était probablement perçu par les hommes préhispaniques comme utile, positif et même vital. En éliminant les animaux morts et tout ce qui est susceptible de pourrir, cet « engloutisseur » nettoie la terre, assure le renouveau de la végétation et participe au bon déroulement des cycles naturels. Symboliquement, il remplissait donc un rôle psychopompe, c’est-à-dire d’accompagnement des âmes vers l’au-delà, mais aussi un rôle écologique et purificateur de première importance. Tel un magicien, il consommait et transformait la mort en vie nouvelle, à l’instar du feu, auquel il était également associé.
L’historienne de l’art Élisabeth P. Benson, auteur d’un article intitulé « Vulture : The Sky and the Earth », décrit ce lien avec le feu, qui s’étend également à l’eau et à l’agriculture. Oiseaux de proie, les vautours ont pour habitude de survoler les champs, en tournoyant tels des anges gardiens à la recherche de nourriture. Ils sont également attirés par le feu utilisé jadis comme méthode pour défricher les terres cultivables (méthode ancestrale de la culture sur brûlis). Le parallèle entre l’action du feu et celle de l’oiseau est évident. Tous deux chassent les animaux nuisibles et préparent les sols en vue de leur fertilisation. Les feux ayant lieu avant la saison des pluies et la fumée dégagée étant supposée former les nuages d’où descendait la pluie, l’oiseau aurait été également lié à l’eau et à la fertilité. Elisabeth P. Benson mentionne d’ailleurs dans son étude que le vautour apparaît dans les mythes des origines de nombreux groupes culturels et notamment dans les récits relatant les inondations qui ont noyé le monde.
La portée magico-religieuse, extrêmement riche et profonde, du condor des Andes a sûrement évolué avec le temps. Son image, en tous les cas, a transcendé les peuples et persisté des milliers d’années jusqu’aux Incas, (env. 1200-1530 ap. J.-C.) dont l’un des temples de la célèbre cité de Machu Picchu, nommé Temple du Condor, semble construit volontairement sur le modèle de l’oiseau divin.
Publication
Œuvres comparatives
Pièces publiées dans des ouvrages de référence et/ou appartenant à d’importantes collections privées et muséales et/ou vendues par la Galerie.
Bouteille Condor. Collection Museo Larco, Lima, Pérou #ML008461.
Bouteille Condor sur une tête humaine. Collection The Cleveland Museum of Art #1949.558.
Bouteille Condor. Collection Museo Larco, Lima, Pérou #ML012846.
Bouteille Condor. Collection Museo Chileno de Arte Precolombino, Santiago, Chilie #0273.
Bouteille Condor. Collection Museum of Fine Arts, Houston #2009.1496.
Sources & Ressources
- LA VALLÉE Danièle (1970), Les représentations animales dans la céramique mochica,
Muséum National d’Histoire Naturelle, Paris. - ARSENAULT, Daniel (1988). Les Mochica et la mort : aspects idéologiques et politiques
du contexte funèbre mochica. Culture, 8(2), 19–38. - GOEPFERT, Nicolas (2008). Ofrendas y sacrificio de animales en la cultura Mochica:
El ejemplo de la Plataforma Uhle, Complejo Arqueológico Huacas del Sol y de la Luna,
in Moche Archaeology: New Approaches (pp.231-244), IFEA-PUCP. - PIMENTEL Victor, WALTER Ava, HOLMQUIST Ulla, Pérou – Les Royaumes du Soleil et de la Lune. Catalogue de l’exposition, du 2 février 2013 au 16 juin 2013, Montréal, Musée des Beaux-Arts de Montréal,
Éditions 5 Continents. - LAVALLÉE Danièle, LUMBRERAS Luis G., Les Andes, de la préhistoire aux Incas, L’Univers des Formes, Gallimard, 1985.
- BOURGET Steve Bourget, Les Rois Mochica : divinité et pouvoir dans le Pérou ancien. Catalogue de l’exposition présentée au Musée d’Ethnographie de Genève, 31 oct. 2014 au 3 mai 2015. Somogy éditions d’art. 2014.
- WAUTERS, Valentine (2018). Le vase à anse-goulot en étrier en Amérique précolombienne : un cas d’étude des transmissions et contacts interculturels et de la diversité des processus technologiques. Thèse sous la direction du Pr. Peter Eeckout, Université Libre de Bruxelles.
- QUILTER Jeffrey, The Moche of Ancient Peru, Media and Messages, Peabody Museum Press, Harvard University, Cambridge, Massachusetts, 2011.
- LOPEZ Carlos, AGUILAR JULIA (24 décembre 2015), Huaca Prieta. Histoire du Pérou.
- EARLE Wendy R., The iconography of Moche winged figures, Master’s thesis, The University of Texas Austin, 2010.
- BERNIER Hélène. “Birds of the Andes.” In Heilbrunn Timeline of Art History. New York: The Metropolitan Museum of Art, 2000.
- BENSON Elizabeth, The vulture: The Sky and the Earth, The Pre-Columbian Art Research Institute, 1996.
- BENSON Elizabeth. Birds and Beasts of Ancient Latin America. Gainesville: University Press of Florida, 1997.
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