LUMIÈRE SUR…
Vase cérémoniel de style IK’, décoré d’une scène de palais
CULTURE
MAYA – Guatemala
450 – 750 AP. J.-C.
CARACTÉRISTIQUES
H : 10,8 cm – D : 10,2 cm
Terre cuite polychrome
PROVENANCE
Ancienne collection Yvon Collet depuis 1968
Collection Galerie Mermoz depuis 2016

Cet important vase polychrome est exceptionnel de par sa qualité d’exécution et son état de conservation. Il est catalogué dans la base de données de référence de Justin Kerr sous le numéro K8889 et repris dans de nombreuses études documentaires et thèses portant sur l’art céramique maya. Il appartient à une tradition de céramique polychrome prestigieuse, qui s’est développée durant le VIIIe siècle après J.-C. dans les Basses Terres mayas, dans la région du site archéologique de Motul de San Jose, situé au nord du Lac Petén Itzá au Guatemala. Ce centre est également appelé « site archéologique IK’ » en référence à l’ancien royaume IK’.
Le royaume Ik’ au Guatemala
berceau d’une prestigieuse tradition céramique
À l’origine, le site Ik’ était dénommé Ik’a’, qui signifie « eaux venteuses », probablement en raison de sa proximité avec le Lac Petén Itzá. Avec le temps, les références à ce royaume furent abrégées à son glyphe-emblème Ik’ qui signifie « VENT».
Le lieu a donné son nom aux céramiques produites dans ses environs et regroupées sous l’appellation « style IK’». Les récipients appartenant à ce corpus se caractérisent par un fond crème et sont généralement ornés d’une fine bordure noire sur le col et la base. Une décoration noire (de forme festonnée) habille également la partie supérieure et intérieur. C’est le cas de ce vase.
Les vases IK’, réputés pour leur très belle facture, furent dès leur création estimés, appréciés et recherchés. Ils furent ainsi l’objet d’échanges entre membres de l’élite maya qui les utilisèrent notamment pour consolider des alliances entre différentes cités ou récompenser les hauts-faits des jeunes princes.

LA DIFFUSION DES VASES DE STYLE IK’ À TRAVERS L’ENSEMBLE DES BASSES TERRES MAYAS SOULIGNE L’IMPORTANCE QUE CEUX-CI TENAIENT DANS LES RELATIONS SOCIALES ET POLITIQUES A L’ÉPOQUE CLASSIQUE AU SEIN DES ÉLITES. LA PLUPART SONT AUJOURD’HUI CONSERVÉS DANS DE PRESTIGIEUX MUSÉES AUX ÉTATS-UNIS COMME LE KIMBELL ART MUSEUM, FORT WORTH, TEXAS, LE MUSEUM OF FINE ARTS, BOSTON, LE DALLAS MUSEUM OF ART, LE CLEVELAND MUSEUM OF ART, L’ART INSTITUTE OF CHICAGO, ET LE PRINCETON ART MUSEUM, ET AILLEURS DANS LE MONDE.
L’œuvre d’un artiste talentueux et innovant, dénommé le « Maître des Pink Glyphs »
Les vases IK’ représentent généralement des scènes de palais dans lesquelles un souverain et plusieurs individus dialoguent ou participent à une danse rituelle. Ces scènes sont accompagnées de textes hiéroglyphiques mentionnant un évènement (avec une date) et le nom du souverain ou du commanditaire du vase.
Sur certaines pièces, ces « textes » sont réalisés avec une peinture rose-orange, à l’origine de l’appellation anglo-saxonne « Pink Glyphs ». C’est à cette série spécifique qu’appartient notre œuvre.

Lorsqu’un vase maya n’est pas signé, ce qui est le cas ici, les chercheurs ont naturellement du mal à l’attribuer à un artiste particulier. Cette œuvre, cependant, offre un faisceau d’indices permettant d’identifier son auteur.
L’analyse de son style et la connaissance du nom du commanditaire, mentionné dans les glyphes, nous oriente vers un homme dénommé Tubal Ajaw, seigneur de Tubal, à qui l’on doit des vases polychromes remarquables. Certains chercheurs considèrent ce dernier comme étant également le peintre talentueux connu sous le nom de « Maître des Pink Glyphs ».
Une scène aux alentours de 759 ap. J.-C.
dans le palais de Yajawte’ K’inich, souverain de IK’,alias « Fat Cacique »
La scène a pour sujet principal Yajawte’ K’inich, qui fut souverain du royaume de Ik’ au milieu du VIIIe siècle après J.-C. Elle se déroule probablement aux alentours de 759 après J.-C et décrit le roi recevant des cadeaux ou un tribut. Comme l’a souligné la chercheuse Dorie Reents-Budet dans ses travaux consacrés à la tradition céramique royale de l’époque Classique, ce seigneur maya, que les spécialistes ont tout d’abord nommé « Fat Cacique » en raison de sa corpulence, est un personnage fréquemment représenté sur les vases de style Ik’, permettant d’identifier les œuvres rattachées à la région de Motul de San José où se situait le site éponyme.
COMPRENDRE L’ŒUVRE GRÂCE À LA VIDÉO
DÉROULÉ PHOTOGRAPHIQUE DE LA SCÈNE PEINTE. SURVOLER SUR LES PASTILLES DE COULEUR POUR PLUS DE DÉTAILS
Un artiste malicieux : le personnage portant un large chapeau (second visiteur) est assis face au souverain et pourtant son corps est dirigé à l’opposé, ce qui est physiquement impossible. Ce détail improbable n’est pas le fait du hasard. L’artiste a délibérément dessiné cet individu pour qu’il apparaisse à la fois devant et derrière le roi, et que le spectateur le découvre en tournant le vase sur lui-même !
Des textes glyphiques qui font référence à la personnification d’une divinité
une activité rituelle fréquente au sein de l’élite maya
La personnification d’êtres supranaturels par les élites mayas semble avoir constitué un rituel d’importance, compte-tenu des fréquentes représentations picturales s’y rapportant et les nombreuses mentions qui existent à ce propos dans les textes hiéroglyphiques. Ces rituels consistaient pour un seigneur et certains membres de sa cour à reconstituer et à revivre des évènements mythiques passés. Les performances prenaient la forme de danses et processions costumées, lors desquelles les participants arboraient les masques et les attributs de certaines déités.
Pour ce qui concerne ce vase : les glyphes, peints en rose-orangé sur le pourtour supérieur, font précisément référence à ce type de rituels. Il est ici question d’un être surnaturel complexe dont l’identité “fusionne” avec celle du souverain de Ik’, Yajawte’ K’inich, à l’occasion d’un événement du Calendrier Sacré. Cette divinité est un aspect du dieu solaire, celui que l’astre sacré revêtait, selon la mythologie maya, lors de son périple nocturne dans l’Inframonde (monde souterrain). Cet aspect du dieu Soleil combine à la fois des attributs du jaguar, de l’aigle et du mille-pattes, comme l’évoque son nom, que l’on peut traduire par “7 mille-pattes aigle resplendissant seigneur”.
On retrouve ces caractéristiques zoomorphes, du jaguar de l’aigle et du mille-pattes, dans les costumes des danseurs présents sur la scène d’un autre vase d’importance, souvent comparé à notre pièce. Conservé au Princetown University Art Museum, et référencé dans la base de données de Justin Kerr sous le numéro K533, celui-ci représente également Yajawte’ K’inich et aurait été peint par le Maître des Pink Glyphs, tout comme notre œuvre.

Crédits photographiques : Justin Kerr.
Une œuvre insolite, pensée dans les moindres détails
Quand l’artiste se joue des conventions et du spectateur


Quatre pieds cylindriques, légèrement aplatis, servent de support à ce vase. Ce détail, très rare parmi les vases de style IK’, a été voulu par l’artiste pour une raison bien précise.
Par convention, les représentations des rois sur les céramiques mayas suivent certaines règles de distanciation et d’élévation de façon à évoquer leur supériorité. En général, dans les scènes de palais, le seigneur est ainsi représenté assis sur un trône élevé, et sur la droite de la scène. Ce trône est souvent recouvert de coussins, enveloppés de luxueuses peaux de jaguar.
Or sur notre vase, le souverain Yajawte” K’inich semble être assis, les jambes en tailleur, à même le sol… En fait, il n’en est rien…
En observant le dessous du vase, on s’aperçoit qu’il reprend le pelage du jaguar et le présente comme étendu sur le sol, sous le seigneur. On remarque aussi que les quatre pieds du vase sont à la fois les pattes du fauve (qu’elles évoquent par leur forme ronde renvoyant aux coussinets protégeant les griffes) et les supports du trône sur lequel est assis le souverain. Cette façon ingénieuse d’exploiter d’une double manière le dessous de son œuvre et de distiller de subtils détails, que seul l’observateur attentif pourra repérer, témoigne une fois de plus de l’intelligence du peintre. Elle suggère, en outre, une étroite collaboration avec le céramiste qui a façonné ce vase.
Autre originalité : Les études et comparaisons menées par David Stuart, spécialiste de l’écriture hiéroglyphique maya, sur les vases K8889 et K533 ont récemment permis de découvrir sur notre vase K8889 que l’artiste avait sciemment ignoré des conventions orthographiques bien établies. Cette recherche d’originalité démontre une volonté d’innover ou peut-être de s’amuser des artiste-scribes contemporains.
Elle fait écho à la façon dont le second visiteur de la scène a été représenté, le haut du corps tourné vers l’arrière dans une posture improbable. Dans un cas comme dans l’autre, le peintre s’est départi des usages et a enrichi son œuvre d’éléments insolites.
Les couleurs parlent…
On notera enfin les variations des tons de la peau des quatre individus présents sur ce vase. Ceux-ci vont d’un brun léger pour le serviteur du roi à un brun moyen pour les deux visiteurs, en passant par un orange sombre pour le souverain au centre. Ces différences pourraient être un indicateur de la position sociale ou du métier exercé.




Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
Vase maya, style IK.
- Just, Bryan R.. 2012.Dancing into Dreams: Maya Vase Painting of the Ik’ Kingdom. Princeton University Art Museum and Yale University Press.
- Tokovinine, Alexander, and Marc Zender. 2012. Lords of Windy Water: The Royal Court of Motul
de San Jose in Classic Maya Inscriptions. In Motul de San Jose: Politics, History and Economy
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- Velásquez García, Erik 2009 Los vasos de la entidad política de ’Ik’: una aproximación histórico-artística. Estudio sobre las entidades anímicas y el lenguaje gestual y corporal en el arte maya clásico. Disponible à l’adresse edu
- Houston, Stephen D., David Stuart, and Karl A. Taube 2006 The Memory of Bones: Body,Being,
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- Kerr, Justin. “A Maya Vase from the Ik Site.” Record of the Art Museum, Princeton University, 48, no. 2, 1989, pp. 32–36. JSTOR, [Consulté le 18/05/2021]. Disponible à l’adresse: www.jstor.org/stable/3774732
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Duke University Press - Stuart, David, A Possible Sign for Metate dans Maya Decipherment, Ideas on Ancient Maya Writing and Iconography, 2014. [Consulté le 08/05/2021]. Disponible à l’adresse : https://mayadecipherment.com/2014/02/04/a-possible-sign-for-metate/
- Stuart, David, An Update on CHA’, “Metate” dans Maya Decipherment, Ideas on Ancient Maya Writing and Iconography, 2018. [Consulté le 08/05/2021]. Disponible à l’adresse : https://mayadecipherment.com/2018/07/27/an-update-on-cha-metate/